Les trajectoires impalpables du Freefly
by Tazio Madliger
Slider Nr. 3/99
Dans «Slider Nr. 6/98» j'ai écrit un article («Espèces d'espace», pp.44-45) dans lequel se posait la
question du Freefly comme vol qui s'est développé essentiellement comme VR vertical et
spécialement comme «head-down». C'est à dire un type de vol qui, en établissant sur
le plan horizontal son lieu optimal, ne fait rien d'autre que de reproduire les modalités
de vol du VR classique à plat. Cet article se proposait seulement de stimuler les
lecteurs à la réflexion, par la position simple du problème vol-vertical vs.
trajectoires-de-vol. J'aimerais ici développer la même question de façon plus précise
pour stimuler ainsi les freeflyers à pratiquer une expérimentation progressive, et pour
affranchir la notion et la pratique du Freefly de son «trend verticaliste» et, à mon
avis, limité et limitant.
Si l'on considère de façon tout à fait générale et abstraite le
phénomène du vol humain en chute libre comme la possibilité du mouvement contrôlé
dans l'élément air, il nous faut considérer la question du genre d'espace dans lequel
ceci a lieu par rapport à d'autres possibilités de mouvement (dans l'eau ou par terre
par ex.). Non seulement: il faut surtout décrire la différence entre les deux
principales espèces d'espace que vol-vertical et non-vertical comportent. Je me tiendrais
ici, pour de raisons de brièveté, qu'à la considération de deux genres de mouvements
significatifs: dans l'eau et dans l'air.
La plongée et le vol nous montrent soit des analogies, soit d'importantes
différences. D'un côté ces deux genres de mouvement se déroulent dans les trois
dimensions. C'est à dire qu'il est possible de définir un haut un bas et blablabla des
changements de position relative dans une masse plus ou moins fluide. D'autre part la
plongée et le vol se distinguent radicalement par rapport aux principes dynamiques à la
base de leur type de mouvement: hydrostatique et force musculaire pour la première,
aérodynamique et gravitation pour le second. C'est comme si, données certaines
conditions physiques imprescriptibles, la possibilité de mouvement de l'une était
autonome (force musculaire) et celle de l'autre dépendante (force de gravité). La raison
de cette distinction est simple: l'homme n'est pas un oiseau qui peut, par sa propre force
musculaire, se mouvoir librement dans l'air.
Tout cela peut bien sembler étrange et même extravagant, mais rien empêche
que sous cette perspective un fait soit bien plus évident: l'espace (et je répète: il
est question ici de définition de «espace» par rapport au phénomène physique du
mouvement, et non pas de sa définition mathématique), l'espace de la plongée est
«massif», tandis que celui du vol en chute est «laminaire». Ceci ne signifie rien
d'autre qu'il est question ici de deux genres d'espaces qualitativement différents:
plénitude intégrale du premier (la masse d'eau) et prédétermination spécifique du
deuxième (le flux d'air). L'espace du vol en chute est déjà un mouvement en soi, c'est
le lieu du mouvement qui se déroule (la chute). En effet ce qui spécifie l'espace du vol
en chute c'est l'orientation du flux d'air (pour ainsi dire «perpendiculaire au sol»),
engendré par la vitesse relative gravitationnelle, et par rapport à laquelle nous
pouvons établir des repères spatiales utiles au mouvement. Voilà nos repères humains
dans l'espace aérien, nos coordonnées anti-cacahoteuses: la Verticale et ses
intersections planes, en somme toute le Niveau horizontal, lieu sacré de la conquête
humaine de la basse atmosphère.
En fin de compte les raisons qui ont fait du plan horizontal le lieu primaire
et parfois exclusif du vol sont essentiellement des raisons pratiques (je pense ici à
l'histoire et à la technique du parachutisme) directement liées au fait que l'espace du
vol humain est objectivement prédéterminé (la verticale définie par le flux d'air). Ce
fait, qui peut à bon titre sembler banal, révèle en même temps les conditions pour le
dépasser et reconstituer une nouvelle forme (une autre espèce) d'espace. Au début de
son histoire le Freefly à produit l'illusion de pouvoir rapidement réaliser ce
changement, et en effet il s'est souvent présenté comme le vol trois-dimensionnel par
excellence. En vérité le Freefly à établi seulement les conditions techniques du
changement (une sorte de technique globale du vol humain), mais dans la pratique concrète
il a conservé la même notion et les mêmes modalités de vol du VR classique à plat.
Seule différence avec celui-ci: une intégration positive des décalages de niveau plus
accentuée. Mais cette condition ne suffit pas à le qualifier comme plus 3-D que le vol
à plat, comme si le fait de neutraliser tout décalage de niveau était un fait donné en
soi et non pas le résultat d'un travail dynamique. D'ailleurs la technique moderne des
blocs est une preuve suffisante à démentir toute affirmation ridicule de ce genre.
Hors, en tenant compte qu'il est question ici de vol-en-relation (à deux au
minimum), quelles sont les conditions du changement vers une nouvelle configuration de
notre espace de jeu ? À mon avis il y a deux chemins intéressants à parcourir: le
premier est celui qui consiste à mieux exploiter la vaste gamme d'accélération du vol
vertical, le second consiste à expérimenter en «tracking» la constante variation des
incidences. Dans les deux cas la recherche du Niveau est niée: dans le premier, avec les
variations continues du taux de chute et les orbites sur de différents axes, le niveau
n'a plus aucune importance: ce qui compte n'est rien d'autre qu'une proximité à tout
champ. Dans le deuxième cas, le niveau n'est plus situé sur le plan horizontal, mais sur
un plan oblique dont l'angle est variable en fonction de l'incidence du «tracking».
Voilà dans ce dernier cas un champ d'expérimentation très intéressant, car il impose
objectivement une re-définition constante d'un «niveau» et donc d'un espace de travail,
tout en préservant la règle classique (stratégique) de la recherche du (ou, à rigueur:
«d'un») niveau d'abord et de la proximité ensuite.
J'espère que par cette invitation à pratiquer de nouvelles trajectoires je
n'ai pas trop troublé la limpidité des eaux célestes ainsi que celle de vos idées.
Bons vols à tous! |